Chapitre III) La vie d'avocat

Comment Philippe Lefevre est devenu mon maître

« Je rencontrai mon maître. Il me prit avec lui. Et tout changea. Mon maître me fascinait et m’irritait à la fois. Il avait connu, tout jeune, la plus éclatante gloire professionnelle, plaidé les plus grandes affaires, vécu toutes les joies et toutes les épreuves du métier d’avocat.« 

Me Robert Badinter, dans l’ouvrage L’Exécution, page 21, à propos d’Henry Torrès

« Je l’aime dès le premier regard. (…) Notre complicité se scelle à cet instant. Une affection de rencontre qui évolue en véritable amitié. (…) J’avais pour lui bien plus que de l’admiration. »

Me Éric Dupond-Moretti, dans l’ouvrage Le Dictionnaire de ma vie, Chapitre F (Furbury Alain), page 61

Étudiante, je dévorais des dizaines de biographies de Ténors du Barreau. Je lisais leurs interviews, j’étudiais méticuleusement leurs parcours. Leurs réussites comme leurs échecs. Un élément m’intriguait : la plupart d’entre eux avaient entretenu un lien très fort avec un avocat beaucoup plus expérimenté qui les avait pris sous leur aile.  Je trouvais cela magnifique. Je me surprenais à rêver d’entretenir un jour, moi aussi, une telle relation, aussi forte, aussi belle, avec un véritable maître.

***

On peut dire de Philippe Lefevre qu’il a une vie digne d’un roman.

Cet avocat d’affaires et en droit du sport est né le 12 mars 1953.

Á l’époque où les enfants de son âge jouaient aux petites voitures ou à la poupée, de grands footballeurs enseignaient au petit Philippe comment effectuer un tir au but de la meilleure façon. Il les côtoyait dès son plus jeune âge car son père, Bernard Lefevre, était lui-même un brillant joueur de football. Il a joué au LOSC, à l’Olympique de Marseille comme à l’AS Saint Etienne et il a remporté de nombreux titres.

Dans son bureau, Philippe expose le ballon de football de la finale de la Coupe de France que son père avait remportée avec le LOSC en 1956. Il n’a jamais voulu me l’offrir (« Ah non Lisa ! Tu rigoles ou quoi ?! ») mais je ne désespère pas.

Dans sa jeunesse, Philippe ne savait pas vraiment quel métier exercer.  Il a toujours été très sportif, professeur de tennis mais aussi fou de football. C’est par l’intermédiaire d’un de ses amis que Philippe a découvert par hasard la profession d’avocat.

Il s’est pris au jeu et il a prêté serment le 12 mars 1980.

Il est resté cinq années en collaboration auprès d’un avocat d’affaires. « Après, je suis parti et avec des copains, on a créé un cabinet. », m’avait-il confié.

Durant sa longue carrière, Philippe a toujours créé des cabinets tout aussi réputés les uns que les autres. Á un moment de sa vie, il était même associé du plus grand cabinet d’avocats d’affaires du Nord de Paris. Il avait alors une trentaine d’avocats directement sous ses ordres. Il me racontait les luttes de pouvoir entre les associés ou encore la personnalité de ses collaborateurs les plus marquants.

Il faut dire que la réussite de Philippe a été fulgurante, à un point tel qu’il a pu s’offrir une montre Rolex dès l’âge de 35 ans. Quand je la regardais avec émerveillement, moi qui adore les belles montres, il me disait : « Je me la suis offerte à l’occasion de la naissance de ma première fille. Toi aussi, tu le pourras un jour mais il faut bien travailler et beaucoup travailler. »

Mais ce qui me fascine le plus chez lui, ce sont les affaires dont il s’est occupé. Il a été l’un des premiers avocats à être mandaté pour des cas de dopage dans le football tout comme il a longtemps été le Conseil d’un club de football professionnel.

Le football a toujours fait et fait toujours partie de sa vie. Il a présidé pendant une vingtaine d’années le Conseil de discipline et la Commission juridique de la Ligue de football Hauts-de-France.

Et puis, surtout, de grandes entreprises lui ont fait et continuent de lui faire confiance en droit des affaires.

« Tu sais, j’ai toujours énormément travaillé les dossiers. C’est ce qui permet de gagner. Mais c’est parfois aussi une question de chance. J’ai quelquefois été là au bon endroit et au bon moment. » me disait-il avec humilité.

Un grand monsieur.

Une chose est certaine : le jour où ce Ténor du Barreau partira à la retraite, il a intérêt à me donner sa robe d’avocat. Cela aussi, cela fait des années que je lui fais un caprice pour qu’il me la cède. (« Tu me casses les burnes ! ») Oui, je suis assez pénible avec lui. Mais il m’aime bien quand même, c’est cela qui est beau.

***

C’est par l’intermédiaire de Nicolas Pelletier que j’ai entendu parler pour la première fois de Philippe Lefevre.

Nicolas Pelletier était mon professeur à la Faculté de Droit, il a été mon mentor pendant de nombreuses années. Avocat de victimes de dommages corporels, il m’avait fait découvrir la Cour d’assises et m’avait aidée à réussir l’examen d’entrée à l’École des avocats.

Philippe Lefevre était un de ses anciens patrons.

J’avais remarqué que Nicolas le tenait en haute estime. Il me parlait parfois de lui : « Tu sais Lisa, Maître Lefevre est avocat en droit des affaires. Mais il a aussi de très beaux dossiers en droit pénal des affaires et il fait du droit du sport. Il adore le football.»

Amoureuse du football depuis toujours, j’étais intriguée par ce fameux Maître Lefevre.

Nous étions en 2015. Je n’étais alors qu’en deuxième année de faculté de droit.

Je m’étais décidée à candidater au cabinet d’avocats d’affaires 25 rue Gounod pour un stage avec Philippe Lefevre. Il m’a accordée un entretien. J’étais impressionnée par les locaux du cabinet.  Emplis d’œuvres d’art, ils n’avaient rien à envier aux musées d’art contemporain. J’étais encore plus stupéfaite par le charisme de Philippe Lefevre qui m’avait accueillie avec un sourire chaleureux en me lançant « Mademoiselle Dégardin ! » de sa voix très grave. Il m’a confiée qu’il souhaitait me rencontrer car « Vous êtes une élève de Nicolas Pelletier et vous jouez au football. » Avec cet avocat aux cheveux et à la barbe d’un blanc éclatant, nous avons passé tout l’entretien à parler de… football (!) Cela était plaisant mais il ne me cachait pas que cela serait compliqué de m’accepter en stage car il avait déjà admis beaucoup de stagiaires cette année-là. Quelques jours tard, j’ai reçu un mail de refus. J’étais fort déçue. Je m’étais alors jurée de postuler tous les ans chez lui jusqu’à ce qu’il m’accepte en stage. J’étais déterminée à apprendre de lui.

En 2016, j’ai candidaté à 25 rue Gounod pour un stage avec Philippe Lefevre. Nouveau refus.

En 2018, j’ai candidaté à 25 rue Gounod pour un stage avec Philippe Lefevre. Nouveau refus.

En 2019, j’ai candidaté à 25 rue Gounod pour un stage avec Philippe Lefevre. Cette fois, j’ai reçu un mail de son assistante : « Philippe Lefevre souhaite vous rencontrer à ce sujet et vous propose un rendez-vous le lundi 6 mai 2019 à 11h30 à notre cabinet. » J’avais souri. Á ce moment-là, j’étais devenue élève avocate. Ce n’était pas pour n’importe quel stage : c’était pour mon stage final de 6 mois à l’École des avocats qui aurait lieu en 2020.  Philippe Lefevre ne se souvenait pas de moi et il était surpris que je commence à candidater aussi tôt. Après tant d’années à candidater, il m’a enfin acceptée en stage avec lui. J’étais tellement contente, j’exultais. La persévérance finit toujours par payer.

***

Février 2020. Point de départ de mon stage avec Philippe Lefevre, expérience professionnelle qui clôt la formation à l’École des avocats.

La complicité avec lui a été immédiate et il a commencé à me tutoyer dès le deuxième jour. Je l’ai tout de suite adoré, encore plus quand il a lâché un juron après un procès perdu. Moi qui adore proférer des gros mots au grand désespoir de ma famille, je me disais que nous allions très bien nous entendre. Surtout, nous avons vécu une sacrée aventure dès le début du stage : tomber en panne en plein milieu de l’autoroute. Cela m’avait beaucoup amusée de me balader en gilet jaune avec l’un des meilleurs avocats d’affaires de Lille. Lui rigolait un peu moins. Et puis, il a tout de suite été attentionné. Je venais à peine d’arriver que mon maître de stage avait acheté des gâteaux et une bouteille de champagne pour fêter mon anniversaire au cabinet. Cela m’avait beaucoup touchée. 

Cela dit, lorsque je lui ai montré ma première recherche juridique, j’étais dans mes petits souliers. Je n’avais que très peu d’expérience : 2 mois et demi seulement de stages en cabinets d’avocats. Il s’agissait d’une recherche en droit pénal des affaires. Le cœur tambourinant dans la poitrine, je l’observais lire attentivement mes écritures avec une certaine angoisse. Il arborait un visage impassible, ce qui était assez frustrant. Que pensait-il de mon travail ?  L’attente était interminable, j’attendais le verdict. Tout à coup, il m’a lancée : « Dis donc, tu es fortiche toi ! », puis il a ajouté pour me taquiner : « On ne dirait pas comme ça ! ». Ouf.

Je lui ai très vite fait comprendre que je trépignais d’impatience de plaider. Alors, 5 minutes avant un procès correctionnel, Philippe Lefevre m’avait observée et il m’avait dit : « C’est toi qui va plaider les exceptions de nullité. »  D’un côté, c’était un magnifique cadeau qu’il me faisait. De l’autre, je lui en voulais à mort car même si j’avais préparé le dossier, je n’avais pas eu le temps de préparer des notes. Armé de ses 40 ans de Barreau, il m’avait présentée au tribunal. Respiration. Et je m’étais élancée pour la première plaidoirie de mon existence. Après ma prise de parole, la Présidente m’avait souri et m’avait dit « Merci Maître. » Première fois que l’on m’appelait par ce titre. Cela faisait quelque chose. Première défaite aussi, que je ne comprenais pas. Mon maître de stage m’avait tant félicitée que consolée. J’apprenais à ses côtés.

***

2 décembre 2020. Jour de ma prestation de serment, jour où je suis devenue avocat. J’avais demandé à Philippe Lefevre d’y assister. Je tenais à ce qu’il soit là le jour de ma naissance. Malheureusement, avec les règles sanitaires dues à la crise sanitaire du covid 19, aucun public n’était autorisé. Qu’importe car il m’avait fait l’honneur de me proposer de faire partie de son équipe d’avocats collaborateurs. J’avais bien entendu accepté : au fond, je ne voulais travailler que pour lui.

C’est ainsi qu’il est devenu mon patron et j’en étais très fière. Quel avocat ! Il a une sacrée présence en audience. Il se lève à peine pour plaider que c’est déjà quelque chose. Je me souviens qu’un jour, il avait soutenu la cause d’un entraîneur de football professionnel au Conseil de Prud’hommes avec une telle flamme et un tel bagout que j’étais subjuguée. Il avait d’ailleurs gagné haut la main. En très peu de temps, il sait s’imprégner d’un dossier et définir la meilleure stratégie. Et puis, il n’a pas son pareil pour créer un lien de confiance avec n’importe quel client et pour manager son équipe.

Mieux encore, Philippe Lefevre est devenu un véritable ami. Notre amitié était une évidence : nous avons 40 ans de différence et pourtant, je n’ai jamais été aussi complice avec quelqu’un qu’avec lui. On jouait parfois au football dans le cabinet, on se faisait des concours de jongles. Je lui disais : « Je vous ai mis une sacrée raclée Patron ! » Il me répondait : « Tu ris ! Je t’ai aplatie ! ». Á chaque fois qu’on remportait un procès, je courais dans son bureau en faisant la célébration de Kylian Mbappé et on se faisait un tchek. On ne cessait de se taquiner, on discutait souvent de littérature, d’art, de l’Italie, de sport et puis bien évidemment du métier d’avocat qui nous passionne tant tous les deux. On se confiait l’un à l’autre sur les choses de la vie et j’avais parfois l’impression de travailler avec mon meilleur ami.

Malgré ce lien très fort, je lui ai annoncé ma démission le 11 mai 2021.

Lui a été un patron d’exception. J’ai eu beaucoup de chance de travailler pour lui.  Me concernant, je n’ai pas été la meilleure collaboratrice qui soit. Tout simplement car le statut d’avocat collaborateur n’a jamais convenu à ma personnalité.  J’ai toujours eu un caractère bien trempé et un fort besoin d’avoir un pouvoir de décision. Cela est incompatible avec le fait de travailler sous l’autorité quelqu’un.

Ainsi, un jour, j’ai fait la tête à Philippe pendant une journée entière car il avait décidé qu’il plaiderait un de ses dossiers à ma place. J’ai toujours adoré plaider et cette affaire me tenait à cœur. Je ne décolérais pas. Á la fin de la journée, il m’avait convoquée dans son bureau. Il m’avait regardé d’un œil sévère et il m’avait interrogée longuement sur ce procès à venir. Tout en boudant, je lui ai montré que je connaissais cette affaire par cœur. Il avait alors éclaté de rire : « J’ai réfléchi, je te laisse plaider ! Je préfère encore un collaborateur qui fasse la gueule parce qu’on lui retire un dossier que quelqu’un qui s’en fout. »

J’étais viscéralement attachée et investie à 25 rue Gounod comme si c’était mon propre cabinet. Je traitais les dossiers de Philippe avec une passion fiévreuse aussi forte que pour mes propres clients. Je ne me privais pas de débarquer dans son bureau pour avoir une discussion parfois animée sur ce que j’estimais toujours être le mieux dans l’intérêt de son cabinet, y compris quand j’étais en désaccord avec lui. Mon patron était toujours à l’écoute et je crois qu’au fond mon culot lui plaisait. « Tu as un sacré caractère mais tu es une bonne petite. Tu as les qualités pour réussir et les défauts qui vont avec. », me disait-il, avec bienveillance.

Mais j’en voulais bien plus : je voulais vraiment avoir mon mot à dire et faire partie des décideurs, que ce soit sur le recrutement comme sur la stratégie et sur la gestion de son cabinet.

Cela n’était pas le rôle d’un avocat collaborateur d’avoir un tel pouvoir. Et après seulement quelques mois de Barreau, j’avais conscience que j’étais beaucoup trop inexpérimentée pour devenir associée à 25 rue Gounod. Cela me frustrait énormément, moi qui ait toujours été très impatiente et pressée. Attendre m’a toujours été insupportable.

C’est pour cela que j’ai décidé de le quitter et de créer mon propre cabinet, après seulement 7 mois de collaboration.  Fidèle à lui-même, Philippe a eu une réaction classe à l’annonce de mon départ même si cela le chagrinait.

***

Aujourd’hui, cela fait presque 1 an que je vole de mes propres ailes.  

Je suis épanouie même si je dois avouer que cela me manque beaucoup de ne plus travailler pour Philippe. Mais quelque part, c’est comme s’il était pour toujours à mes côtés.  

C’est lui qui a façonné la professionnelle que je suis. Lui qui m’a appris à me tenir toujours près de mes clients en droit pénal pour les soutenir et faire front. Lui qui m’a appris les rouages du droit du sport. Lui qui m’a appris à toujours être bienveillante avec les confrères, avec les clients comme avec les collaborateurs.

Il me fait encore l’amitié de continuer à m’apprendre le métier pour certains dossiers. Il est toujours là pour moi et j’aime tant apprendre de lui.

Mais surtout, il m’a offert le plus beau des cadeaux : me donner une confiance en moi inébranlable dans l’exercice de la profession d’avocat. Quand je traverse des périodes sombres comme une défaite qui me désespère, je repense à certains magnifiques compliments que j’ai eu l’honneur de recevoir de lui et qui m’ont infiniment émue. Cela me redonne de la force et de l’entrain.

Voilà comment Philippe Lefevre est devenu mon maître.

J’éprouve une immense affection, une admiration sans bornes et une infinie tendresse pour lui.

Le meilleur des remerciements que je puisse lui faire est de réussir à bâtir une carrière encore plus belle que la sienne.

J’y travaille chaque jour.

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