Chapitre I) La réussite du CRFPA

La proclamation des résultats du CRFPA, le premier jour du reste d’une vie

[Cet article a été publié par le site Village de la Justice.]

3 décembre 2018, proclamation des résultats à 16h.

Nous sommes quatre. Quatre comme les quatre mousquetaires, H., J., R. et moi. Á soigner nos névroses respectives durant le CRFPA, à partager nos troubles obsessionnels sur les dernières jurisprudences, à se creuser les méninges sur les sujets de Grand Oral des années passées.

Nous sommes quatre et nous sommes prêts (ou pas) pour le grand jour. Celui de la cérémonie de proclamation des résultats de l’examen d’entrée à l’Ecole des avocats. Je refusais catégoriquement de m’y rendre par fierté mais aussi par peur. Néanmoins, ils ont su trouver les mots pour me convaincre. En effet, quelques heures auparavant, nous nous sommes envoyés des messages mélodramatiques sur facebook du genre « Je crois en vous, je vous aime » ou encore « J’ai déjà envie de pleurer ».

Aujourd’hui, le suspens prend fin. Nous allons enfin savoir si nous allons embrasser la magnifique profession d’avocat.

Nous nous sommes assis tout devant, sur le rang du milieu dans le prestigieux amphithéâtre René Cassin de la Faculté de Droit. H. est à gauche, J. est à ma droite. Quant à R., arrivé en retard, il est parti s’installer au fond.

En bas de l’amphithéâtre, une trentaine de membres du jury de l’examen d’entrée à l’Ecole des avocats nous font face, debout. Ils sont en robe, les professeurs comme les avocats. Ils discutent entre eux, rient parfois. Ils respirent la vie. Cela tranche avec les visages fermés de nous autres, candidats.

Soudain, une professeure s’installe près du micro et prend la parole. Silence de plomb. Elle entame un discours. Près d’elle, la fameuse liste des admis qui porte en elle nos espoirs et nos rêves les plus fous. Je ne l’écoute pas vraiment. Je songe à la douleur et aux conséquences d’une possible défaite. Mon visage s’assombrit. Et si je ne l’avais pas finalement ce fichu CRFPA ? Il ne me resterait alors plus qu’une seule tentative pour obtenir ce précieux sésame. En effet, chaque candidat n’a droit qu’à trois chances pour le réussir. L’an dernier, j’avais échoué de peu aux écrits, comme beaucoup de candidats. Cette année, j’avais réussi les écrits de justesse, comme beaucoup de candidats. La frontière qui sépare l’échec du succès s’avère mince. Nos destins se jouent à quelques dixièmes ou centièmes de points. C’est la cruauté de cet examen.

Les propos de la professeure finissent par attirer mon attention. Elle nous explique que seul le nom des admis sera prononcé. De surcroît, cela sera dans l’ordre du mérite. Les admis devront se lever.

Ainsi, elle commence par nommer la major. Celle-ci se lève de son siège, l’air surpris. Nous l’applaudissons tous avec beaucoup de respect. S’ensuit le nom d’autres personnes qui se lèvent au gré des applaudissements, des exclamations de joie, des cris de soulagement et des embrassades. L’amphithéâtre est empli d’émotion. Très vite, le nom de R. est prononcé. Je suis très heureuse pour lui. Encore quelques noms…. Puis vient le nom de J. qui se lève, l’air hébété. Je la secoue comme un prunier pour la féliciter. Encore des noms… Toujours des noms… Interminable… Je sais que chaque année, il y a peu près une soixantaine d’admis… Je n’ai pas compté… Je ne sais pas combien ont déjà été appelés… Peut-être s’approche-t-on déjà de la fin de la liste… Le temps est relatif… Quelques minutes seulement se sont écoulées depuis le début de l’annonce des noms mais je les ressens comme plusieurs longues et douloureuses années… Je suis perdue, éteinte…D’autres noms… Insoutenable…

Enfin, le nom de H. est prononcé. Elle aussi a l’air complètement sonnée quand elle se lève. Je la prends dans mes bras pour la congratuler. Je m’apprête à me rasseoir. Entretemps, la professeure annonce une certaine « Lucile Dujardin ». Je n’y prête pas attention et me baisse pour de nouveau prendre place sur mon fauteuil. Tout à coup, une professeure très reconnue en droit pénal, Madame D., qui fait partie des membres du jury présents dans la salle, me fait signe de rester debout. Je ne comprends pas. Je lui fais un signe de la main qui veut dire « C’est moi qui a été appelée ? ». Elle hoche la tête en m’adressant un grand sourire. Grâce à elle, je prends alors conscience que mon nom vient d’être écorché. Que si mon nom vient d’être écorché, cela signifie donc que je suis admise à l’examen d’entrée. Que j’ai réussi. Que je vais devenir avocate. Que je vais pouvoir plaider. Je prends alors ma tête dans mes mains. Je me rassois et j’éclate en sanglots. Je n’entends plus rien, ni les noms suivants, ni les informations pour s’inscrire à l’Ecole des avocats.

Il est difficile de mettre en mots ce que je ressens à ce moment-là.

C’est comme une petite mort. Je revois toute ma vie défiler : les années d’études de droit, les nombreux jobs étudiants, les milliers d’heures de révisions, le stress d’un prêt étudiant, la douleur de l’échec aux écrits du CRFPA l’an dernier, les difficultés de cumuler job d’été à temps plein et CRFPA cet été …

Finalement, qu’importe l’origine sociale, les obstacles et les échecs car la volonté triomphe de tout…

Et puis, j’ai une pensée émue pour mes amis et ma famille dont le soutien m’a galvanisée… Mais aussi pour les sept professeurs qui m’ont aidée à me réaliser… Je ne les remercierai jamais assez…

***

Je me souviens avoir appelé mon père. Je lui ai simplement dit ces quelques mots : « Papa, je vais être avocate ». Néanmoins, je pleurais tellement qu’il n’a pas tout de suite compris si je lui annonçais mon échec ou ma réussite. Quand il a saisi l’objet de mon appel, il s’est moqué gentiment de moi en me disant de ne pas me mettre dans des états pareils puis il a fini par verser sa petite larme aussi.

Je me souviens avoir été boire un café avec J. R. et H. pour fêter notre réussite à tous les quatre. Ensemble. Nous sommes allés au bout. C’était beau et triste à la fois. C’était beau comme la douceur d’un rêve qui se réalise. C’était triste comme la douleur d’un adieu à une partie de nos vies, celle d’étudiants insouciants.

Je me souviens de cette envie irrépressible d’annoncer à tous les inconnus croisés dans la rue que j’allais être avocate, de les embrasser et de leur dire que décidément la vie valait la peine d’être vécue.

Je me souviens de ce sentiment de bonheur sans commune mesure, de cette sensation de légèreté comme si je flottais sur un nuage, de cette impression d’invincibilité comme si l’impossible devenait dorénavant possible.

***

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, je vous souhaite à tous de ressentir ce moment de vertige quand vous réaliserez le Rêve de votre vie.

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