Chapitre II) La formation à l'école des avocats

Premier procès au tribunal correctionnel… pour défendre ma propre cause

Longtemps, j’ai ciré le banc du tribunal correctionnel de Lille pour apprendre. Je m’émerveillais en écoutant les plaidoiries de certains avocats. Je m’insurgeais intérieurement contre les réquisitoires de certains procureurs. Certaines décisions de justice me révoltaient. Je ne sortais jamais indemne de ces audiences car j’avais toujours la rage au ventre. La rage de les défendre. Les défendre tous. Je n’avais qu’une hâte : aider les personnes accusées à faire face à l’institution judiciaire. Parfois, je rêvassais à ma première plaidoirie. Je me voyais m’adresser pour la première fois aux juges d’une voix mal assurée en portant cette robe noire que je chéris tant. Mais jamais au grand jamais, je n’aurais imaginé que ma première prise de parole au tribunal correctionnel serait pour défendre ma propre cause.

En effet, aujourd’hui, ce lundi 25 septembre 2019, c’est le procès de mon agresseur. Nous l’appellerons Monsieur X. Sur la route du Palais de Justice, j’ai le ventre noué. Je n’ai pas dormi de la nuit et je me sens défaillir. Je songe à Jade, victime d’une tentative de viol, que j’ai rencontré à l’occasion d’un procès d’assises. Même si les faits que j’ai subis sont beaucoup moins graves que les siens, je saisis mieux toute la palette d’émotions qui ont pu l’habiter…

D’abord la peur.

La peur de revoir mon agresseur. Je n’ai pas peur de cet homme mais la perspective d’être dans la même pièce que lui, c’est subir un flash back émotionnel de l’agression. C’est ressentir de nouveau de plein fouet la détresse et la peur de mourir.

Ensuite la colère.

La colère terrible à l’idée que Monsieur X soit relaxé. Je suis viscéralement attachée au principe selon lequel le doute profite à l’accusé. Néanmoins, j’ai la certitude absolue que c’est lui le coupable. Je sais ce que j’ai vécu et la simple possibilité qu’il ne soit pas puni pour ses actes m’est tout bonnement insupportable.

Enfin, l’angoisse.

L’angoisse que le procès soit une nouvelle fois reporté. La première fois, le procès de Monsieur X. avait été renvoyé. J’avais attendu de 14h à 21h dans la salle d’audience et ce, inutilement. La raison du report de l’audience était de solliciter une deuxième expertise psychiatrique. En effet, la première avait conclu à la schizophrénie et la dangerosité criminelle de mon agresseur. Elle le déclarait également responsable pénalement malgré sa maladie.  Les juges avaient décidé de maintenir mon agresseur en détention provisoire jusqu’à son jugement.

Tourmentée par mes pensées, j’aperçois un visage familier : L, une de mes meilleures amies. Elle est venue me soutenir. Sa présence m’apaise et c’est ensemble que nous pénétrons dans la salle d’audience du tribunal correctionnel de Lille.

J’informe l’huissier audiencier de ma présence et ce dernier m’informe que Monsieur X sera la première personne jugée.

La présidente du tribunal correctionnel et les deux assesseurs qui auront la tâche de juger mon agresseur entrent dans la salle d’audience. L’ensemble de l’assistance se lève dès leur apparition et s’assoit sur les bancs inconfortables après eux.

L’huissier appelle l’affaire de mon agresseur et je prends place sur le banc réservé aux parties civiles.

J’observe l’avocate qui défendra mon agresseur. C’est une jeune avocate très compétente dont j’ai déjà pu admirer l’éloquence et qui a travaillé pour un Ténor du Barreau. Cela m’agace que l’homme qui m’a agressée soit défendue par une professionnelle aussi douée. Elle prend la parole pour informer le tribunal que mon agresseur n’a pas pu se déplacer à l’audience car il est à l’hôpital psychiatrique. Par conséquent, elle n’a pas pu le rencontrer pour lui demander la permission de le défendre. Elle sollicite donc un deuxième report de l’affaire.

La présidente du tribunal me demande mon avis. Je m’énerve et m’oppose formellement au renvoi de l’affaire. « Ça ne sert à rien ! Monsieur X. n’est absolument pas coopératif avec l’institution judiciaire ! », dis-je de façon peu académique. Il est vrai que mon agresseur a refusé de sortir de sa cellule de garde à vue pour répondre aux questions des policiers. Il a joué avec ses excréments dans sa cellule. Il n’a pas souhaité s’adresser aux enquêtrices socio-judiciaires car il ne veut pas discuter avec des « femelles ». De surcroît, il a déchiré le procès-verbal devant le Juge des Libertés et de la Détention. Surtout, lors de la précédente audience, il a refusé à de nombreuses reprises de s’entretenir avec son avocate. Monsieur X. n’avait pas même eu le courage de sortir des geôles du tribunal pour se présenter devant les juges. Je fais également part au tribunal de mon envie d’en finir. Reporter le procès engendre toujours plus de stress.

Le procureur s’oppose également au renvoi de l’affaire. La présidente du tribunal et les assesseurs décident donc de juger l’affaire aujourd’hui même.

Sans mandat de son client, l’avocate de Monsieur X, ne peut le défendre. Elle quitte donc la salle d’audience, dépitée. Je la regarde partir, soulagée. Soulagée de ne pas entendre quelqu’un porter sa voix. Mais la honte m’envahit également… La honte de ne pas m’être opposée au jugement de mon agresseur en son absence et sans avocat. La honte en tant que future avocate.

La présidente procède ensuite au rappel des faits de l’affaire. Cela me replonge dans des mauvais souvenirs…

***

C’est un soir d’été.

Dans la chaleur étouffante de Lille, je fais mon footing en observant les alentours. Des sans-abris somnolent sur les bancs et des parents promènent les poussettes. Les muscles me tiraillent mais je cours. Toujours plus loin, toujours plus vite.

Sur le chemin du retour, la voix robotique de l’application Nike Running sur mon téléphone portable indique : « Vous avez parcouru 4km ». Il est près de 21h20. Plongée dans mes pensées, je continue à courir, en sueur.

Tout à coup, je sens une main sur ma fesse droite. Ivre de colère, je me retourne et j’aperçois la silhouette d’un homme près de moi qui s’éloigne tranquillement vers le passage piéton. Je l’interpelle : « Hé ! ». L’individu se retourne vers moi, je remarque sa grosse touffe de cheveux sombres et sa barbe fournie. L’espace d’une seconde, il comprend que j’ai compris que c’était lui qui a commis cet acte immonde. Il traverse alors la rue en courant. Sans même faire attention aux voitures, je me lance à sa poursuite. Il zigzague entre les nombreux piétons qui nous entourent. En meilleure forme physique, je le rattrape de plus en plus. Soudain, il ralentit à proximité d’un arbre. Il s’arrête et se retourne vers moi. L’homme effectue des pas de boxeur, son poing gauche est fermé. Il effectue des mouvements vers moi et s’avance dangereusement, menaçant. Je suis intriguée par sa main droite qu’il lève au-dessus de sa tête. Je distingue alors qu’il arme un objet métallique fin et allongé. Mon cerveau me hurle : « Couteau ! Danger ! ». Mon instinct me pousse à m’enfuir immédiatement.

L’air hagard, j’appelle le 17. Je veux déposer plainte. Néanmoins, mon interlocuteur m’informe que tous les commissariats sont fermés à cette heure hormis celui situé dans un quartier mal famé. Je ne sais plus ce que je dois faire, si je dois courir ou marcher, si je dois me taire ou crier. J’erre dans les rues. Je finis par rentrer chez moi et je m’effondre en larmes. Bouleversée par la violence de ce monde…

***

Je reprends mes esprits et je suis de retour dans cette salle d’audience. La présidente du tribunal rappelle que je dépose plainte le lendemain des faits. Quelques semaines plus tard, alors que je me promène avec des amies, je reconnais mon agresseur dans les rues piétonnes. Je lance à sa poursuite en appelant le 17. Une patrouille de police procède à son interpellation.

La présidente du tribunal évoque le fait que je me suis déjà constituée partie civile lors de la première audience et me demande si j’ai quelque chose à ajouter. Je me lève donc pour m’adresser aux juges du tribunal correctionnel. Je fais semblant d’avoir l’air assuré mais en réalité, je suis impressionnée de prendre la parole pour la première fois dans un vrai procès. Les conseils de Maître R., un ami avocat pénaliste que j’estime me reviennent en mémoire… Je plante mon regard tour à tour dans celui de la Présidente et des deux assesseurs et je m’élance :

« Je veux simplement vous dire quelques mots pour vous expliquer mon préjudice moral. Quand Monsieur X m’a touché les fesses, Madame la Présidente, j’étais en colère. Je me suis sentie humiliée. Comme si on m’enlevait la capacité de dire non… Et puis, quand il m’a menacée avec son couteau, j’ai eu peur de mourir… Quand un individu vous menace avec une arme, vous ne savez pas si vous allez réussir à vous en sortir… Heureusement que je me suis enfuie car je ne sais pas comment tout ça ce serait terminé… Depuis cette agression, je sursaute quand je m’aperçois qu’un homme marche près de moi dans la rue. Je ne le supporte pas et je suis très mal à l’aise dans les escalators. Á ce titre, je demande la somme de 1500 euros de dommages et intérêts. »

Lors de cette rapide prise de parole, je ne quitte pas des yeux la présidente du tribunal et les assesseurs. Ils m’écoutent tous les trois très attentivement et j’apprécie cette bienveillance.

C’est au tour du procureur de se lever pour prononcer son réquisitoire. Il indique que ce procès, c’est parole contre parole. La parole de la victime contre la parole de la personne accusée. Le parquetier a raison. Á mon grand regret, aucune image de vidéosurveillance de mon agression n’a été trouvée pour prouver mes dires. C’est terriblement rageant. Le professionnel poursuit toutefois en expliquant que je ne suis pas vindicative. Quand j’ai déposé plainte, l’agent de police m’a présenté les photographies de plusieurs individus et j’avais indiqué à l’agent de police que mon agresseur n’en faisait pas parti. Le procureur estime que je ne veux pas accuser quelqu’un à tout prix. Surtout, il précise que divers éléments corroborent mes propos. En effet, Monsieur X. a déjà été jugé par le passé pour exhibition sexuelle et a déjà été interpellé en possession d’une arme. De surcroît, il avait arrêté son traitement pour sa schizophrénie début juillet 2019 et je déclarais avoir été agressée le 30 juillet 2019. Le procureur demande donc la condamnation de Monsieur X. Je n’écoute pas la peine qu’il demande. La peur que Monsieur X. soit relaxé me saisit à nouveau.

Après une suspension d’audience, je suis suspendue aux lèvres de la Présidente du tribunal correctionnel qui s’apprête à prononcer la décision.

Á la suite d’un laps de temps interminable, elle déclare que Monsieur X. est condamné à 4 mois d’emprisonnement ferme pour le contraindre à prendre son traitement pour schizophrénie. Soulagée, je songe qu’il sera en incapacité d’importuner d’autres femmes durant son incarcération. La magistrate prononce également l’inscription de mon agresseur au FIJAIS (Fichier des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes.)

Enfin, la juge m’indique : « Le tribunal vous accorde la somme de 800 euros de dommages intérêts. C’est le tarif habituellement pratiqué par la juridiction. » En prononçant ces mots, la Présidente du tribunal m’adresse un sourire. Je lui jette en retour un regard glacial. Le montant des dommages et intérêts accordés m’indiffère. En revanche, la justification de ce montant me révolte au plus haut point. Ainsi donc, il n’y a aucune humanité, aucune différenciation entre les victimes. Á chaque infraction son prix ! En colère, je songe que cela est inutile que les avocats des parties civiles expliquent le traumatisme de leurs clients au tribunal correctionnel pour demander une indemnisation. Il suffit qu’ils lancent : « Appliquez donc le tarif ! »

Et c’est sur ces sombres pensées que je quitte la salle d’audience avec mon amie L.

 

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